Combien vaut la vie d’un travailleur de la construction ?


Récemment, pas une, mais une majorité d’associations d’employeurs dans l’industrie de la construction ont publiquement dénoncé le projet de loi 59 réformant le régime de santé et de sécurité du travail et ouvertement affirmé qu’augmenter la protection des travailleuses et des travailleurs de la construction entrainerait des coûts faramineux. Se prononcer contre un projet de loi est une chose, mais faire une équation monétaire entre plus de prévention en santé et la sécurité sur les chantiers et la hausse des coûts de construction, c’est carrément indécent.

Rappelons que le secteur de la construction affiche année après année, et ce, depuis plus d’une décennie, un désastreux bilan de lésions professionnelles et de décès qui sont en hausse constante. Ce même secteur, souvenons‐​nous, où l’on partait de tellement loin comme conditions sur les chantiers qu’au début de la pandémie on a dû se battre pour avoir des toilettes et de l’eau chaude pour se laver les mains et où on coupe en premier lieu la prévention pour réduire les coûts. Ce même secteur qui, avec de tels résultats, vient maintenant nous dire qu’il peut prendre en charge la santé et la sécurité et qu’il en est le mieux placé. C’est franchement préoccupant.

En 2020, 7500 travailleurs et travailleuses de la construction ont été victimes d’un accident du travail ; 44 d’entre eux et elles sont décédé‐​e‐​s. Ce bilan est le plus lourd au Québec, faisant de la construction le secteur le plus dangereux et on nous dit maintenant c’est trop dispendieux d’éviter cela ? Les travailleuses et les travailleurs de la construction représentent 5 % de la main-d’œuvre au Québec, mais 25 % des décès liés au travail : il est inconcevable que cela se produise encore aujourd’hui et la réforme en santé et sécurité est le rendez‐​vous à ne pas manquer pour trouver des solutions.

On parle beaucoup de ce que coûtent la santé et la sécurité. Les représentants patronaux de la construction déplorent maintenant le fait que le projet de loi 59 augmenterait la prévention sur les chantiers et critiquent la hausse des coûts. C’est déconcertant. Ce qui coûte cher, c’est plutôt de ne pas faire suffisamment de prévention et de se prendre dans une spirale d’indemnisation et de réadaptation. Un travailleur ou une travailleuse qui se blesse ou tombe malade à cause de son travail occasionne des coûts importants en indemnisation et en réadaptation et ceux‐​ci dépassent de loin ceux en prévention. Nous ne comprenons pas le discours conjoint des patrons de la construction qui d’un côté crient au manque de main-d’œuvre et prétendent avoir besoin de tout leur monde, mais de l’autre démontre clairement non seulement qu’ils ne sont pas capables les protéger, mais qu’ils n’en ont pas la volonté.

Les patrons de la construction doivent changer de cassettes et adopter une réelle culture de prévention au sein des chantiers. Ils doivent cesser de regarder la prévention et la vie des travailleurs et des travailleuses comme une ligne de coûts dans leur budget sur le très court terme et comprendre que la prévention n’est pas une dépense, mais bien un investissement.
Peut‐​être que la solution des représentants en santé et sécurité n’est pas la meilleure, d’ailleurs des solutions encore mieux adaptées que ce que propose le PL 59 existent. Parmi ces dernières, l’une d’entre elles est défendue par l’ensemble des organisations syndicales de la construction : des équipes volantes de représentants syndicaux en santé et sécurité, autonomes et indépendants des employeurs, et qui se déplaceraient sur l’ensemble des chantiers, peu importe leur taille, pour assurer un travail sécuritaire. Cette solution peut sembler complexe, mais elle marquerait une innovation et serait sans aucun doute la plus efficace et la moins coûteuse pour les employeurs.
Le secteur de la construction se targue d’être devenu un secteur innovant dans ses procédés de construction, dans ses équipements. Il serait peut‐​être temps qu’on puisse en dire autant en matière de prévention.

Carl Dufour
Président de la CSD Construction